Chantier Alésia, l'interview de Bernard Tschumi>>>

Le point de vue de l'architecte Bernard Tschumi

Bernard Tschumi

Bernard Tschumi, comment avez-vous travaillé pour vous approprier le site d'Alésia et son histoire, sa particularité topographique ? Votre démarche est-elle différente suivant les projets ou suivez-vous des " rituels créatifs "?

Chaque projet est différent. Si certains architectes cultivent un vocabulaire formel semblable d’un projet à l’autre, notre travail au contraire cherche à inventer un concept spécifique pour chaque projet. Ce concept découle souvent du contenu du projet et de son contexte. A Alésia par exemple, nous étions intéressés par la dimension spatiale du champ de bataille, sa circularité, les cercles concentriques qu’il constitue, le rôle de pivot de l’oppidum. Nous voulions aussi donner une vision panoramique du site à 360º. Peu à peu l’idée de deux bâtiments circulaires, agissant comme deux pôles distincts, s’est imposée dans cet extraordinaire paysage de la confrontation gallo-romaine.

Racontez-nous la genèse, de votre point de vue, des différents projets concernant Alésia. Diriez-vous que les contraintes sont bénéfiques et permettent une plus grande créativité ?

Le projet de MuséoParc pour Alésia est à la fois architectural, paysager et scénographique. La contrainte principale était de respecter l’impératif de « retenue » exigée par les archéologues. Nous avons donc cherché à imbriquer le plus étroitement possible cette triple dimension architecturale, paysagère et scénographique, de manière à obtenir le maximum d’effet avec le minimum d’artifice.
Les deux bâtiments s’intègrent au paysage environnant tout en exprimant leur identité respective. Comme deux rotondes, ils s’ouvrent sur leur pourtour vers un paysage vallonné où nous avons conçu une série de parcours de découverte cheminant à travers les collines de cette partie de la Bourgogne. Cette idée de parcours se retrouve également dans la scénographie du Centre d’interprétation et du Musée. La configuration circulaire permet à la fois une séquence narrative racontant l’histoire des lieux et une vue panoramique vers le paysage environnant.



Centre d'interprétation  (c) Bernard Tschumi Architectes - Goldmaster


Quel a été l'élément déclencheur de l'élaboration du projet architectural, paysager et scénographique du MuséoParc tel qu'il a été retenu ?

L’élément déclencheur du projet ? Il y en a toujours plusieurs. J’ai déjà mentionné la dimension spatiale du champ de bataille, sa circularité. Il y avait aussi la volonté de faire du projet un reflet de la logique de l’assiégeant et de l’assiégé, avec leur réciprocité, leur dualité, leur interdépendance. En conséquence, les deux bâtiments du Centre d’interprétation et du Musée partagent la même géométrie. Ils sont pourtant bien différents. L’un, localisé le long de l’ancien tracé fortifié de Jules César, est ceint d’une forte résille de bois. L’autre, en bordure du village, fait corps avec le flanc de l’oppidum où s’était alors retranché Vercingétorix, et est construit de la même pierre que l’oppidum rocheux.

Quinze années de recherches et d'enseignement ont précédé votre entrée en architecture ; vous avez dit que « L’architecture n’est pas matérialisation des formes, mais matérialisation des idées. Une forme de connaissance et non une connaissance de la forme » ; quelle est la théorie fondatrice du MuséoParc Alésia ?

Un travail théorique d’une dizaine d’années a précédé le passage à la pratique avec le Parc de la Villette. Je voulais m’affranchir du dictionnaire des idées reçues des architectes, des chapelles idéologiques de la profession. Cette exploration s’était d’abord faite à travers un certain nombre de textes et de diagrammes assez abstraits.
Certains de ces concepts se retrouvent dans le MuséoParc. Par exemple, l’importance de la notion de mouvement et de séquence, qui se retrouve dans le parcours des visiteurs à l’intérieur du Musée et du Centre d’interprétation. Ou bien, le rapport entre ces vecteurs de mouvement et la notion d’enveloppe. Ou encore, notre insistance sur le fait que l’architecture doit être une idée avant d’être une forme. Que l’architecture est matérialisation de cette idée, et donc que le choix des matériaux est directement lié à l’expression de celle-ci.



Le Nouveau Musée de l'Acropole à Athènes (c) Christian Richters - Bernard Tschumi


Le Musée de l'Acropole à Athènes vient d'ouvrir ses portes au public ; vous êtes connu en France - entre autres - pour le Parc de la Villette mais vous comptez à votre actif une grande variété d’architectures. Qu'est-ce qui vous intéresse dans les projets muséographiques ? Est-ce votre passion pour le dialogue entre le passé et le nouveau ?

Toute architecture est affaire de dialogue, de relation. Dialogue entre contenu et contenant, entre ancien et nouveau, entre enveloppe du bâtiment et mouvement des gens qui le traversent. Il y a toujours quelque chose qui est là, avant nous, avec nous. La « table rase » n’existe pas. D’où cette nécessité de dialogue.
Les projets muséographiques sont particulièrement intéressants pour un architecte parce qu’ils sont comme un récit à la fois dans le temps et dans l’espace : le visiteur découvre une histoire dans le temps pendant que l’architecture guide ses pas dans l’espace. La scénographie devient chorégraphie.

Le Musée de l'Acropole et le Parc de la Villette
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Centre d'Athlétisme, Cincinnatti, Etats-Unis (c) Peter Mauss _ Bernard Tschumi


Gilles de Bure, dans un ouvrage consacré à votre travail (Gilles de Bure, Bernard Tschumi, Editions Norma, Paris, 2008), déclare : "Editée ou édifiée, l’œuvre de Tschumi se fonde sur une trilogie lumineuse, mouvement/action/espace, laquelle mêle, en toutes circonstances, conscience intellectuelle et expérience physique." Etes-vous d'accord avec cette affirmation ? Diriez-vous que cette " trilogie " s'applique au MuséoParc Alésia ? Et en quoi ?

Ce qui est passionnant avec le projet du MuséoParc, c’est qu’il part d’un événement précis – la bataille d’Alésia – mais dont l’onde de choc se propage jusqu’à nos jours. La dynamique du projet la perpétue. Nous avons cherché à traduire cette dynamique à travers l’architecture, le paysage et la scénographie. Dans ce sens, il y a bien au MuséoParc d’Alésia une trilogie : mouvement, espace, événement.

Oeuvres de Bernard Tschumi
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